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Glengarry Glen Ross

1 Février 2016, 11:21 Neon City

Version revue et corrigé d'un article déjà paru sur ce blog le 24/11/13.

(1992, de James Foley)

(1992, de James Foley)

Une agence immobilière de seconde zone, et sans doute pas franchement légale, voit débarquer un cadre de la maison-mère : il leur annonce qu'un concours est mis en place pour la semaine. Le meilleur vendeur de l'équipe gagnera une Cadillac. Le second, un lot de couteaux de cuisine. Et les autres seront virés.


Une comédie noire qui vaut avant tout pour son casting cinq étoiles : Al Pacino, escroc rital beau parleur ; Alec Baldwin en winner à la montre en or ; Jack Lemmon dans la peau du vieux loser ; Ed Harris, quadra sur le déclin, amer et rageur ; Kevin Spacey en petit chef pistonné. Chaque acteur trouve là un des meilleurs rôles de sa carrière. Pour moi, le meilleur d'entre tous est Jack Lemmon, absolument ahurissant en vieux mâle sur le point d'être abattu, et qui se débat pour redonner illusion de sa splendeur passée. 

Ambiance typée années 80 : Chicago la nuit, sous la pluie, un resto Chinois rouge, un saxophone qui pleure... 


Les affrontements entre vendeurs donnent lieu à des échanges de tombereaux d'injures ordurières (une spécialité du scénariste et dialoguiste David Mamet) : la vie est de la merde ; signer une vente, c'est comme "conclure", et celui qui n'a pas les couilles pour faire ce boulot n'a qu'à aller pleurer chez sa mère. Au moins deux monologues à pleurer de rire (la séance de motivation menée par Alec Baldwin et la tirade d'Al Pacino pour embobiner le type au restaurant) et trois dialogues d'anthologie. Sans que ce soit un chef d'oeuvre de réalisation (ce n'est que du théâtre filmé), il y a de quoi se régaler.

 

Incompréhensiblement méconnu, Glengarry Glen Ross est tout simplement un film culte, et même un film cultissime, vraiment. Ce doit être le seul film que j'ai regardé deux fois de suite le jour où je l'ai découvert. Je lis sur IMDb des dizaines de commentaires dithyrambiques sur ce film, qui lui mettent 9 ou 10/10 et je suis parfaitement d'accord. C'est un joyau trempé dans la boue, dans les facettes duquel on aperçoit ces personnages prisonniers de l'enfer de la vente.

On pourrait évoquer la lutte des classes de Marx (l'exploitation des vendeurs crève-la-faim par la maison-mère) mais hélas, la situation est peut-être bien pire : c'est le struggle for life, la darwinienne lutte pour la survie, dans un bassin où les pirahnas n'ont d'autre choix que de s'entre-dévorer. Le génie de ce film tient à mon avis au rythme frénétique des dialogues, à la façon dont les personnages s'affrontent, jouant presque à chaque mot leur prestige, leur carrière, leur virilité, leur survie sociale. Cette satire très noire met à nu les relations humaines dans ce qu'elles peuvent avoir de plus cruel, d'une façon tellement jouissive pour le spectateur. 

Glengarry Glen Ross

La scène paroxystique du début, je veux parler de la tirade d'Alec Baldwin -une de ces scènes qu'on peut voir et revoir sans arrêt, au point de la connaître pour ainsi dire par coeur- démontre tout le génie de David Mamet. Sa réussite exceptionnelle tient avant tout à son ambiguïté : le cadre de la maison-mère a-t-il raison de parler comme cela aux vendeurs, en les rabaissant plus bas que terre ?...
La question peut paraître saugrenue, tant il ne semble là que les humilier, en tapant verbalement en-dessous de la ceinture. Pourtant, la question se pose : bien sûr, il en fait trop, bien sûr il dépasse toutes les bornes. Mais à bien y réfléchir, n'a-t-il pas raison de vouloir insuffler un peu d'énergie et d'agressivité chez ces vendeurs avachis, qui passent semble-t-il plus de temps à se plaindre qu'à essayer de faire leur métier ? C'est la thèse retenue par l'excellent David Wong sur Cracked

Evidemment, on peut penser que le remède apporté par Blake (alias "Mister Fuck You" !) est de ceux qui vont tuer les malades. En fait, le personnage a deux faces opposées : à la fois un sociopathe, qui abuse de son autorité et n'apporte aucune aide concrète aux vendeurs (sinon leur répéter qu'ils doivent vendre à tout prix), et en même temps, le dernier espoir de pauvres types à la dérive qui vont devoir sortir les crocs et les griffes pour s'en sortir. Pour le dire autrement : leur fait-il une générosité en venant les remotiver à la dure, ou bien est-il là pour leur porter le coup de grâce ? "You close or you hit the bricks !" : "Vous signez ou vous dégagez !"

 

Si Alec Baldwin est magnifique dans cette scène, c'est parce qu'il parvient à être aussi haïssable que séduisant. S'il était seulement haïssable, on se lasserait au bout de trente secondes de l'entendre gueuler sur les pauvres vendeurs et la scène serait ratée. S'il leur servait un discours poli et charmant ("allez, il faut y croire, ne vous découragez pas..."), la scène serait encore plus ratée : le personnage serait en total décalage avec cette agence minable, et ce serait ridicule. Mais parce qu'il révulse autant qu'il attire, et qu'il les met à mort tout en leur offrant une voie de salut, Baldwin réussit une performance d'anthologie, qu'on n'a pas fini d'imiter et d'envier.


Au bout du compte, on peut pencher pour dire qu'il ne fait qu'aggraver les injustices subies par les vendeurs, car ceux-ci ne travaillent qu'avec les fiches-clients qu'on leur donne. Or, on leur donne exprès les plus mauvaises... Il est donc probable que les dirigeants veuillent couler pour de bon cette succursale miteuse, en ne gardant que les plus compétents... ou les plus chanceux, et en jetant les autres à la rue. 

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