Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

2001: A Space Odyssey (2001, l'Odyssée de l'espace)

26 Avril 2014, 03:00

AVERTISSEMENT : je propose dans cet article une analyse de l'ensemble du film. A ne pas lire, donc, si vous n'avez pas encore vu 2001, l'Odyssée de l'espace. Foncez plutôt le voir. 

(1968, de Stanley Kubrick)

(1968, de Stanley Kubrick)

Stanley Kubrick est un cinéaste qui fascine. En tant que réalisateur, il jouit d'un culte auprès des cinéphiles. Le personnage lui-même a été revêtu d'une aura légendaire, celle d'un misanthrophe, reclus dans sa propriété en Angleterre, refusant toute interview ; un génie un peu toqué (mais ne le sont-ils pas tous ?), capable de téléphoner à Arthur C. Clark à trois heures du matin pour lui demander s'il croit en Dieu... (Il est probable que cette image a été construite en bonne partie par les journalistes, qui, d'une, reconnaissaient pleinement le génie de Kubrick, mais, de deux, ne supportaient pas d'essuyer ses refus d'interviews, et se vengeaient donc de lui en lui faisant une réputation affreuse. Tel est le prix à payer quand on n'est pas assez complaisant avec les journalistes : passer pour un contempteur du genre humain.) 

 

De tous ses films, 2001, L'odyssée de l'espace est celui qui soulève le plus d'interrogations. Je me souviens du sous-titre d'un article des Inrockuptibles : "Avec 2001, Kubrick a prouvé que Dieu existe" -peut-être Kubrick lui-même ? Néanmoins, dans ce film, point de Dieu, ni d'ange ni aucune divinité à l'écran. Et la scène finale semble faite pour nous dérouter complètement : on attend une révélation extraordinaire, au moins une explication... et aucune réponse n'est donnée. Les auteurs l'ont-ils fait exprès, pour nous faire enrager ?

Selon Arthur C. Clark, si l'on comprend parfaitement le film, alors les auteurs n'ont pas bien fait leur travail. Pour sa part, Kubrick affirme que la question n'est pas de comprendre la signification du film, mais d'éprouver une émotion, une réaction viscérale, en le regardant. Et il est indéniable que, même parmi ceux qui trouvent le film long, vide et ennuyeux, il se trouve encore beaucoup de gens pour concéder qu'ils ont été happés dans ce film, au point de ne pouvoir s'en détacher jusqu'à la fin.

Devons-nous, dans le meilleur des cas, rester béats d'admiration face à cette oeuvre ? Fascinés, stupéfaits, et doncs muets ?... Ou bien ne pas tenir de compte de l'avis du réalisateur et tenter malgré tout de percer le secret du film ? Mais comment découvrir sa signification sans se perdre dans des interprétations outrées ou hasardeuses ?... On peut dire tellement de choses sur ce film, y voir tellement de significations religieuses, philosophiques ou politiques... Et sans doute est-cela que voulaient les auteurs : que chacun interprète le film à sa façon. Cependant, au-delà de ces possibilités d'interprétations diverses, y a-t-il, oui ou non, une vérité définitive qui se dégage de 2001 ? Ma réponse personnelle restera, je l'espère, fidèle à l'esprit dans lequel Kubrick et Clark ont conçu leur oeuvre.

2001: A Space Odyssey (2001, l'Odyssée de l'espace)

Pour commencer, je crois que le mieux est de raconter succinctement l'intrigue.

L'histoire est faite de plusieurs étapes, chacune étant marquée par la découverte d'un monolithe noir. A chaque fois qu'elle en approche un, l'espèce humaine est amenée à une nouvelle étape de son évolution. Le premier, qui apparaît à la préhistoire, fait progresser l’intelligence des singes, de sorte que l’un d’eux a l’idée d’utiliser un os pour briser le crâne de son ennemi. C’est le développement de la technique, ainsi que de la guerre proprement humaine, qui va de pair avec la cruauté, la jubilation de la victoire. Au moment d'utiliser un outil pour tuer, le singe devient véritablement humain.

Le second monolithe est découvert sur le sol lunaire. Le Dr Floyd et son équipe ont soigneusement dissimulé l'existence de l'objet, laissant se répandre la rumeur que la zone est mise en quarantaine à cause d'une épidémie. Quand lui et ses hommes s’en approchent et le touchent, le monolithe émet soudain un signal strident.

Dix-huit mois plus tard, une mission est envoyée à destination de Jupiter, avec à son bord une équipe d'astronautes. Seuls deux sont réveillés (Dave Bowman et Frank Poole), les autres sont en hibernation. Le vaisseau est contrôlé par l'ordinateur de bord, HAL 9000, dernier modèle d'une génération de machines intelligentes censées être infaillibles. Je laisse de côté l'intrigue avec HAL, et les raisons pour lesquelles il décide de tuer tout l'équipage, qui sont, il est vrai, moins en rapport direct avec l'intrigue principale.

Ce n’est qu’après la mort de HAL, quand Bowman découvre la vidéo de Floyd et le véritable sens de leur mission, que nous comprenons ce qui s’est passé sur la lune : le monolithe a envoyé un signal en direction de Jupiter, qui a donc guidé les hommes jusqu'à la plus géante gazeuse de notre système solaire.

En sortant dans le pod lunaire, Bowman se trouve face à un alignement cosmique : la planète Jupiter, le soleil et un troisième monolithe qui flotte dans l’espace. Il semble que cet alignement provoque l'ouverte d'un tunnel qui emmène Bowman vers… une autre dimension ? ou bien vers l’infini ?...

C’est à ce moment qu'on ne comprend plus rien !  On croit que l'intrigue va être résolue, qu'on va comprendre ce que sont ces monolithes. On cherche une réponse, on attend, on attend... et elle ne viendra pas. Le monolithe apparaît une dernière fois, face à Bowman sur son lit de mort, puis celui-ci est transformé en enfant des étoiles et il revient en orbite de la terre. Fin de l'histoire.

A défaut de découvrir un sens littéral à l'histoire, le spectateur est tenté de chercher un symbole derrière ces monolithes, une signification cachée à tout cela. Mais faute d’en trouver une, il en est réduit à voir dans le tunnel spatial et le mystérieux salon blanc, un mélange de voyage métaphysique et d’hallucinations psychédéliques. Tout au mieux comprend-on que le héros en passe par la mort et une renaissance sous une forme supérieure. Mais qui a provoqué cela ?... Nous ne le saurons pas. 

Une première façon de comprendre le film est de le considérer comme une oeuvre de "science-fiction".

L'histoire s'expliquerait largement à partir du thème dit de la "Singularité" : à un certain stade de l'évolution de l'Homme, une entité extraterrestre - d'une intelligence tellement supérieure à la nôtre qu'elle nous est incompréhensible - intervient, soit pour nous guider, soit pour nous soumettre, soit pour nous détruire. Dans le film, les monolithes servent de balise pour la Singularité : ils indiquent que le temps est venu pour une nouvelle étape de l'évolution. Le premier monolithe confère au singe l'intelligence ; le monolithe lunaire sert de balise pour signaler que les humains se sont lancés dans la conquête de l'espace ; le troisième ouvre le tunnel pour Bowman et le dernier l'amène à une forme supérieure. 

Mais dans cette hypothèse, la question qui reste posée est celle-ci : pourquoi ne voyons-nous jamais d'entités aliens de tout le film ? Pourquoi Kubrick ne les montre-t-il jamais ? Nous sommes évidemment libres d'imaginer la nature réelle de cette entité. Si l'on y voit une intelligence extra-terrestre, alors le salon blanc serait comme une chambre d’incubation où Bowman, comme une chenille dans sa chrysalide, subirait une métamorphose. Et si on pense que ce sont des extra-terrestres qui sont derrière cela, on peut imaginer que pour eux, ce salon représente un véritable habitat terrestre où Bowman va se sentir à l'aise...

Mais une fois ceci dit, on n'a encore presque rien de 2001Je crois en fait qu'en cherchant absolument à expliquer l'histoire, on passe à côté du film. Au lieu de chercher ce que Kubrick a voulu dire, étudions simplement ce qu'il a fait.

On comprend alors que le génie de Kubrick est justement de ne pas avoir donné d'explication définitive. Il a gardé tout le livre de Clark, et à la fin, il a exprès enlevé l'explication finale, en supprimant notamment une voix-off prévue au départ. Et il a vu que non seulement, l'histoire "tenait" encore debout, même en enlevant cet élement essentiel, mais qu'elle devenait infiniment plus fascinante grâce à cela. Dès lors, à aucun moment, il n'est fait mention d'une race extraterrestre supérieure. On peut toujours conjecturer son existence : le Pr Floyd affirme dans son enregistrement que le monolithe lunaire a été "deliberately buried" (volontairement enterré), de sorte que quelque chose l'a bien mis là. Mais on ignore comment et dans quel but. Je crois que, pour suivre Kubrick, nous devons quitter le domaine de la science-fiction proprement dite (qui aurait sans doute apporté une explication, comme le font les livres de Clark) pour entrer dans une expérience de cinéma pur, qui est ce que le réalisateur a voulu nous faire ressentir. 

 

2001: A Space Odyssey (2001, l'Odyssée de l'espace)

Pour le ressentir, il faut simplement regarder, ou mieux, contempler, ce que Kubrick nous montre. Au début de la séquence "Vers l'infini et au-delà", l'alignement des planètes offre une vision cosmique totale et procure au spectateur un sentiment de plénitude unique.

Ce que fait à ce moment-là le héros (et que le spectateur est amené à faire avec lui), c’est l’expérience du divin. Le choix de ce salon du XVIIIème siècle, on ne peut plus incongru, procure ce sentiment déroutant qui est l’un de ceux qu’on éprouve face au tout-autre, à ce qui est hors du monde, ou peut-être au-delà de lui. Nous ne sommes plus tout à fait dans notre univers, nous sommes face à quelque d'étrange, à la fois étranger et étrangement familier. Nous sommes déroutés. Tous nos repères sont remis en question : espace, temps, perception de soi etc.

Toutefois, Kubrick ne montre aucun signe religieux ou symbole divin. Certains voient une allusion à un rituel juif dans le moment où Bowman assis à table, déjà vieilli, brise son verre. Cela paraît en tout état de cause léger. D'ailleurs, même sans adhérer à aucune religion,  ni rien y connaître, chacun peut apprécier la puissance cosmique du film. 

(Le documentaire sur la conquête lunaire, For All Mankind, réalisé à partir d'images de la NASA, s'est souvenu de cette sensation unique procurée par 2001, nous montrant aussi des modules spatiaux qui dansent dans l'espace, comme des créateurs célestes -voir par exemple cette séquence magnifique, qui doit beaucoup au thème planant de Roger Eno, Quixote). 

 

Kubrick nous montre l'humanité à un moment où elle semble engagée dans une impasse. Les hommes de l'avenir sont pâles, ternes, presque deshumanisés, comme s'ils ressemblaient de plus en plus à leurs machines. Nous avons bien du mal à sympathiser avec Bowman ou Poole au début, tant ils ont l'air de s'ennuyer durant leur mission. A l'inverse, Kubrick parvient à nous intéresser à des combats de singes ou à rendre pathétique l'agonie d'un ordinateur (il est remarquable que HAL est le personnage pour lequel on éprouve somme toute le plus d'empathie, pour ne pas dire que c'est bien le seul). Or, à aucun moment, nous ne verrons de signe d'un dieu venu guider les hommes. Et pourtant, le film culmine dans une séquence qui exprime l'essentiel du divin. Le signal lancé par le monolithe lunaire est comme un signe, mais lancé vers quoi ? Nous ne le saurons pas, sinon dans ce que nous ressentons face au film, et qui happe littéralement même les plus réticents.

Je dirais que Kubrick a réussi à exprimer le divin sans rien montrer du divin. Tel est son coup de génie. Pas d'anges, mais des modules spatiaux ; pas d'harmonie des astres mais des stations spatiales en orbite lunaire ; pas de quête mystique, mais un tunnel de lumière et un autre monde. Il n'emploie aucun symbole. Il prend l'univers de la science-fiction la plus avancée, et il la transforme pour lui donner une dimension mystique. Voilà pourquoi sa réussite a une dimension universelle.

 

Le monolithe, parfaitement lisse, parfaitement noir, représente lui-même cette porte vers un autre monde, qui est au moins celui de l'écran de cinéma qui nous montre quelque chose d'inouï.

Kubrick a fait de la science-fiction une voie d’accès à au divin, pour une époque qui ne croit plus aux mystères ni aux religions mais à la science, et qui accepte que l'art devienne le vecteur d'accès à l'absolu. Pour cela, Kubrick a dû supprimer l’explication qu’on serait en droit d’attendre de la science (ou de la science-fiction) : le divin doit rester partiellement mystérieux pour continuer à nous interroger. Comme l'a dit le réalisateur lors d'une interview : "je ne donne pas de réponses simples parce que je n'en ai pas". En somme, Kubrick n'est pas un gourou. Son travail en tant que cinéaste est de créer des émotions au moyen de l'image, pas de délivrer un message (messianique ou autre). Son film nous montre jusqu'où le cinéma peut aller, pour nous entraîner avec lui au-delà de notre appréhension ordinaire du monde.

Et c'est en cela que 2001 est un film si fascinant : non pas parce qu'il délivrerait un message sur l'évolution de l'univers, sur la quête de l'Absolu, Dieu ou l'infini, mais parce que ses images provoquent un choc visuel, émotif et intellectuel, qui oblige chaque spectateur à se poser des questions et à élaborer des (débuts de) réponses, donc à réfléchir à partir de ce que montre un film. Le support matériel devient ainsi un support pour l'imaginaire et la pensée.

Comprendre cela aide, je crois, à mieux apprécier cette oeuvre si déroutante. 

commentaires

Haut de page