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Whiplash

12 Février 2015, 12:42

(2014, de Damien Chazelle)

(2014, de Damien Chazelle)

Andrew Neiman est un jeune batteur qui rêve de devenir une légende, comme son idole Buddy Rich. Il est reperé par Terence Fletcher, le meilleur professeur du conservatoire : perfectionniste et maniaque, ce dernier n'hésite pas à pousser ses étudiants à bout, physiquement et moralement. Entre le maître et le disciple, une relation perverse se noue, Andrew étant décidé à tout subir pour devenir le meilleur...

 

Ce film met en scène avec beaucoup de talent le rapport de domination et de manipulation entre les deux protagonistes. La mise en scène est très épurée : pas de fioriture, le réalisateur va à l'essentiel et maîtrise formellement son sujet de bout en bout. Il nous raconte une mise à l'épreuve qui va crescendo jusqu'aux limites de la folie et qui culmine dans un affrontement paroxystique... et très ambigu. Dans la forme, c'est très réussi, aucun doute : la montée en tension est parfaitement réussie. En revanche, sur le fond, j'ai trouvé le film plus contestable.

 

Whiplash se présente comme un film sur les sacrifices à faire pour devenir un génie - Fletcher prétend chercher le nouveau Charlie Parker - mais il est en réalité une description du sadisme professoral le plus gratuit.

Qui du professeur ou de l'élève a remporté la victoire sur l'autre ? A mon avis, aucun. Les deux sont perdants dans cette affaire, même si le film n'assume pas ce message.

 

En effet, s'il y a une catégorie où Fletcher se qualifie haut la main, ce n'est pas celle des chefs d'orchestre virtuoses, mais celle des pervers manipulateurs ! Il ne recule devant aucune injure ordurière ni aucune vexation pour obtenir des progrès de ses étudiants. Il suffirait de lui passer un uniforme pour en faire le sergent dans Full Metal Jacket !... Mais, dira-t-on, tous les moyens ne sont-ils pas bons pour former des génies ? Tous les sacrifices ne sont-ils pas justifiés, du moment qu'ils sont faits au nom de l'Art ?... Or, c'est sur ce point que le film, à mon avis, a une vision erronnée de l'apprentissage.

 

Tout d'abord, en réduisant le talent musical à une simple maîtrise technique. Ce n'est pas un hasard si Andrew est fan de Buddy Rich qui est, c'est vrai, un monstre de technique, sans doute inégalé dans l'histoire du jazz. Mais personne ne le mettrait pour autant au niveau des plus grands (Max Roach, Art Blakey, Tony Williams...), parce qu'il n'a, à la limite, pas de style... Par exemple, dans ce "drum battle" où il "affronte" Jerry Lewis, il en met plein la vue (et les oreilles) au téléspectateur, en donnant l'illusion qu'un bon batteur est forcément un stakhanoviste de la caisse et des cymbales !... Mais la raison pour laquelle Rich passe très bien dans les émissions de télé grand public, c'est qu'il n'y a besoin d'aucune finesse d'oreille pour l'apprécier. Il joue d'abord pour épater la galerie. En suivant son exemple, Andrew ne se destine donc pas devenir un grand musicien mais un recordman du tempo, ce qui n'a rien à voir.

 

Whiplash

C'est pourquoi la critique de Télérama pose mal les termes du débat en disant que le film départagera "d'un côté, les humanistes, qui estimeront que le jeu n'en vaut pas la chandelle, de l'autre, les esthètes, pour qui la beauté n'a pas de prix." Non, si on est esthète, on doit affirmer que le jeu n'en vaut pas la chandelle ! Cela devrait sauter aux yeux : la méthode de Fletcher n'a pour but que la prouesse technique. Elle est complètement stupide. Elle n'est qu'un exutoire à son sadisme, et la preuve en est qu'il n'y a pas dans ce film un gramme d'amour sincère pour la musique et les musiciens. De l'idôlatrie, de l'obsession, du désir de gloire, oui, mais aucune compréhension profonde de l'art.

 

D'ailleurs, il est remarquable qu'Andrew fasse partie d'un orchestre et qu'on ne nous le montre jamais en train de jouer avec ses camarades. Il n'y en a que pour lui, comme si le batteur était un autiste uniquement occupé à taper dans son coin ! Comme le note justement un critique du New-Yorker, ce n'est pas en jouant tout seul dans sa cave qu'on devient musicien ! 

 

Whiplash est un donc bon film sur l'obsession, mais il a presque tout faux sur le jazz, car il oublie l'essentiel, le swing. Une bonne illustration du précepte de Duke Ellington, qui lui savait tirer le meilleur de ses soloistes en leur donnant l'occasion de s'épanouir pleinement : It Don't Mean A Thing If It Ain't Got That Swing ! Pour l'apprécier, sans doute ne faut-il pas prendre Whiplash du tout pour un film sur le jazz ni sur l'art. Il est vrai que le film aurait aussi bien fonctionné dans une autre discipline que la musique, qui n'est ici qu'un prétexte.

Whiplash

"Duke Ellington at the piano as Dizzy Gillespie (seated behind Ellington) and others swing, 1943", photographie de Gjon Mili.

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