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[JV] Papers, Please

12 Juin 2015, 10:39 Jeux vidéos

(2013, de Lucas Pope)

(2013, de Lucas Pope)

Félicitations, camarade. La loterie mensuelle de notre glorieuse nation d'Arstotska a tiré votre nom au sort. Vous venez d'obtenir votre mutation dans les douanes. Vous êtes dès aujourd'hui affecté au poste-frontière de Grestin-Est. Vous y serez chargé de la vérification scrupuleuse des documents des candidats à l'immigration et de la validation ou non de leur entrée sur notre territoire.

Méfiez-vous, car des contrebandiers essaieront de passer de la marchandise illégale, et des terroristes pourraient essayer de s'attaquer à nous.

Vous serez payé au coup de tampon et toute erreur vous vaudra une retenue sur salaire. Soyez donc vigilants, si vous voulez pouvoir payer le chauffage et la nourriture pour votre famille...

 

Papers, Please nous plonge dans le quotidien sordide d'un petit fonctionnaire d'une dictature soviétique sous la guerre froide. Dès les premières secondes de jeu, le décor est planté : le no-man's land entre les deux États est gris, humide, triste à pleurer. Le cabanon du poste-frontière sent mauvais, les immigrants attendent des heures avant d'être appelé par le sinistre haut-parleur, les officiers organisent des petits trafics pour améliorer leur quotidien...

 

Le génie de ce jeu tient à deux choses : la description saisissante d'un pays désolant, dépeint avec très peu de moyens (des graphismes rétro années 80) et un système de jeu extrêmement dynamique, qui nous plonge dans la routine des contrôles. Cela pourrait vite devenir monotone, mais pas du tout, car on est vite pris à la gorge par le loyer à payer, l'heure qui tourne, la pression des supérieurs et l'obligation de s'attarder sur tous ces immigrés qui n'ont pas leurs papiers en règle... La grisaille du décor est comme une image de la grisaille morale de ce jeu : qui est sincère, qui ment ? Accepter un pot-de-vin de temps en temps, est-ce si grave ?... Des terroristes peuvent-ils être justifiés d'agir contre un état oppressif ? Autant de questions sans réponses claires, qu'il faudra pourtant trancher au quotidien par une suite de décisions souvent prises dans l'urgence.

 

"Le loyer a encore augmenté et il faut absolument que j'économise pour l'anniversaire du petit demain... J'ai promis à Sergiu, le garde de l'autre bord, de laisser passer sa copine, mais si je lui mets un tampon vert, je vais me prendre une réprimande. Et mon supérieur qui doit repasser dans deux jours...

Et qu'est-ce qu'il veut, celui-là ? Le nom sur son passeport ne correspond pas à celui de son permis de travail ! Heureusement, il a son certificat de vaccination. Mais je ne le reconnais pas sur sa photo !... Ils ont vraiment toutes les ruses ! Ils croient que c'est porte ouvert chez nous !... Et ce truand de Jorji qui devait me filer un billet de dix pour avoir fermé les yeux sur ses magouilles, je ne l'ai pas encore aperçu aujourd'hui..."

 

[JV] Papers, Please

Plusieurs critiques ont souligné que Papers, Please était une mise en scène de ce que la philosophe Hannah Arendt a nommé la banalité du mal : les systèmes totalitaires fonctionnent grâce à des individus ordinaires qui, par soumission à l'autorité, en viennent à commettre des actes inhumains sans le moindre remords. On y a aussi vu le problème classique du fondement de la morale : qu'est-ce qui fait la moralité d'une action : son intention ou ses conséquences ? Philosophie kantienne ou utilitarisme : faut-il respecter scrupuleusement le règlement, quitte à renvoyer des réfugiés condamnés à mort dans leur pays, ou bien désobéir et prendre le risque de mettre en danger son propre pays ? Se contenter de faire son boulot ou essayer de faire le bien ? Et combien de fois le joueur sera amené à penser à son propre intérêt avant celui des migrants !

 

Ce que nous montre Papers, Please, à mon avis, c'est qu'il est bien difficile, quelle que soit la ligne de conduite qu'on adopte, d'agir moralement dans un Etat injuste. Néanlmoins, malgré la corruption généralisée, les moyens d'action de l'individu ne sont jamais complètement nuls : il a toujours une marge de manoeuvre pour faire les choix qui lui paraissent les plus justes, et donc pour résister à l'abandon au mal. La corruption de l'État rend bien difficile l'honnêteté mais ne justifie pas l'irresponsabilité de l'individu.

Néanmoins, la morale demande d'autant plus de sacrifices que les principes de l'État sont corrompus. Et dans le jeu, on aura l'occasion de constater que, pour pouvoir agir moralement, il faut être prêt à perdre du salaire, et donc être très bon le reste du temps dans le traitement des cas non-litigieux. Donc seuls les meilleurs joueurs auront les moyens de leurs bonnes intentions... Autrement dit, ce n'est qu'en maîtrisant parfaitement les règles du "système" qu'on peut éviter d'être broyé par lui.... si un supérieure tyrannique n'en décide pas autrement ! La question qui se posera au bout d'un moment sera de savoir s'il faut continuer à participer à cet ordre totalitaire ou s'il est préférable de le fuir.

Mais même après être arrivé à l'une des fins, on sera tenté de reprendre plusieurs fois, pour essayer de se confronter d'une autre façon à la terrible Arstotska !

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