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Coherence

9 Décembre 2015, 11:01

(2013, de James Ward Byrkit)

(2013, de James Ward Byrkit)

Des amis se retrouvent pour dîner, un soir où une comète passe à proximité de la terre. Bientôt, des incidents se produisent : plus de réseau et coupure d'électricité dans tout le quartier... sauf dans une autre maison à deux rues de là... 

Bon petit film de suspens au budget minimal, quasi en huis-clos, qui mérite d'être vu deux fois pour voir tous les indices et détails, comme la raquette de ping-pong ou le verre brisé, qui donnent toute leur cohérence (c'est le cas de le dire) à cette histoire d'incohérences.

Coherence

/!\ SPOILERS

 

Coherence imagine ce qui se passerait si plusieurs mondes parallèles se mettaient à communiquer : le passage de la comète brise un des principes de la pluralité des mondes, à savoir celui de la ségrégation causale. Deux mondes sont réellement distincts si l'ensemble de ce qui se passe dans le monde n°1 n'a aucune influence sur le monde n°2. Autrement dit, s'il n'y a aucun lien de causalité entre les deux. Dès qu'il y a interaction, il y a au contraire réunion des deux mondes, un peu comme deux gouttes d'eau qui, tout d'un coup, fusionnent. Mais dans Coherence, l'anomalie perdure et les personnages peuvent se retrouver dans un univers auquel ils n'appartiennent pas. 

La réussite du film est d'inscrire ce thème pour le moins vaste des univers parallèles dans un cadre ordinaire. Si je rencontre un autre moi qui a fait des choix légérement différents, est-ce encore moi ou une autre personne ? Et si je me retrouvais dans un monde n°2, qui ne différerait du monde n°1 d'où je viens que par un seul détail, est-ce que je pourrais appartenir à ce monde ou bien y serais-je un étranger complet ?

Le thème est vertigineux autant que fascinant. D'ailleurs, selon certains spectateurs, chaque fois que le film coupe au noir, cela signifierait qu'on passe dans une autre maison. Au deuxième visionnage, on voit mieux dès le début les indices montrant cette confusion entre les univers : un verre brisé qui ne l'est plus après, un acteur célèbre dont une autre invitée ne se souvient pas, le personnage blessé à la tempe qui appartient déjà à une autre maison etc. Le film ne nous montrerait en fait qu'une partie de ces millions de maisons possibles, reliées entre elles par cette rupture de l'espace-temps qui fait passer les personnages au hasard de l'une à l'autre. 

 

 

 

Les mondes possibles, les mondes parallèles

 

Chaque monde parallèle est le produit des choix faits par les personnages, un peu comme dans Smoking/No Smoking d'Alain Resnais où la moindre décision (allumer ou non une cigarette) change totalement l'avenir. C'est pourquoi nous avons aussi dans ce film une très bonne mise en scène de la théorie des mondes possibles, théorie due en particulier à Leibniz, qui pose la question du choix et de la liberté. Puis-je avoir une connaissance de ce que j'aurais été si j'avais fait d'autres choix ? Que serais-je devenu si ?...  Cet individu qui est devenu acteur dans une série à succès est-il encore "même" que son double qui a raté sa carrière ?

A ce sujet, Jacques Bouveresse écrit :

Lorsque nous formulons une proposition hypothétique irréelle à propos de ce que ferait probablement un individu dans certaines circonstances, si elles se réalisaient, nous le faisons généralement en nous référant notamment à certaines dispositions que nous lui attribuons et que nous avons elles-mêmes déduites de son comportement effectif dans des occasions réelles. Mais une des conséquences de la doctrine de Leibniz est qu’en toute rigueur une disposition possédée par un individu ne pourrait se manifester réellement dans d’autres circonstances que celles dans lesquelles elle se manifestera effectivement au cours de son existence, puisque ce même individu, placé dans d’autres circonstances que celles-là, serait littéralement un autre individu. (...) Un individu courageux ne pourrait donc, à strictement parler, avoir d’autres occasions de se montrer courageux que celles qui lui seront réellement offertes.

Ainsi, dans le film, quand Mike et Em se rencontrent à la voiture et réalisent qu'ils ne sont pas de la même maison, ils ont -si on suit Leibniz- raison de se sentir étrangers l'un à l'autre, car ils ne sont pas le Mike ou l'Em que chacun connaissait. Ils sont les mêmes, sauf à un ou deux détails près, ce qui revient à dire qu'ils ne sont plus du tout les mêmes : ils sont d'autres personnes, ils sont donc des étrangers complets l'un pour l'autre : il suffit qu'ils diffèrent par une seule propriété, pour n'être plus les mêmes individus du tout.

 

La fin du film peut être vue comme la représentation de ce désir impossible de changer sa vie et de changer de monde. L'héroïne croit pouvoir reprendre une vie meilleure dans cette maison où la soirée se déroule très bien. En cherchant le meilleur monde pour elle, Em crée un paradoxe logique classique de ce genre de voyages : celui de la rencontre avec son double. Elle ne réussit pas à le tuer et on peut penser qu'elle est arrivée au contraire dans le pire des mondes pour elle. Elle est littéralement une étrangère à ce monde, une anomalie, une alien. Coherence montre qu'il y a en fait une folie à vouloir passer dans une autre réalité qui correspondrait davantage à mes désirs : on ne peut pas revenir en arrière, on ne peut pas faire que ce qui a été n'ait pas été. On ne peut pas changer de monde.

 

Pour Leibniz, la vision de tous les mondes possibles ne concerne vraiment que Dieu. C'est pourquoi, à la limite, l'homme n'a pas à s'en soucier. Il lui suffit de savoir que Dieu a créé le meilleur de tous les mondes. Ce serait donc une vaine occupation que de spéculer sur d'autres mondes. A la limite, le moi #2 du monde m2 n'est pas moi, donc je n'ai pas à m'occuper de ce qu'il est.

 

Autrement dit, si j'ai des regrets, il est tout simplement inutile de me consoler en me disant que dans un autre monde, j'aurais mieux fait. Ce serait une preuve de faiblesse morale d'imaginer ce que j'aurais été dans un autre monde : car ce serait s'enfermer dans l'impuissance et le regret, au lieu d'essayer de me changer dans ce monde-ci. De ce point de vue, il me semble que Leibniz est plus raisonnable que les théoriciens contemporains du multivers, qui se passionnent pour tous ces univers parallèles et se perdent dans des spéculations métaphysiques "grandioses", qui détournent finalement du seul monde existant, le nôtre. 

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