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The Big Short (Le casse du siècle)

20 Janvier 2016, 12:35 Documentaires

(2015, d'Adam McKay)

(2015, d'Adam McKay)

Depuis septembre 2010, les publicités en France pour les emprunts à crédit doivent comporter cette mention légale : « Un crédit vous engage et doit être remboursé. Vérifiez vos capacités de remboursement avant de vous engager ».

Le banquier me disait que cet avertissement servait à empêcher certains clients de prétendre que rien dans leur contrat ne les obligeait à rembourser l'argent. On peut certes penser que certains particuliers ont abusé du système de crédit, mais en voyant The Big Short, on peut franchement se demander si cette tentative de "moraliser" le comportement des emprunteurs n'est pas une façon pour les banques de faire diversion quant à l'irresponsabilité gigantesque qui fut la leur dans la crise des subprimes de 2007 : banques américaines en tout premier lieu bien sûr, mais aussi toutes les banques internationales qui ont acheté pendant des années leurs produits "toxiques". 

Le film d'Adam McKay nous raconte les histoires croisées de financiers qui ont senti venir cette crise dès 2005 : un gestionnaire de portefeuilles sociopathe, un financier dépressif, un ex-banquier parano et un jeune trader aux dents longues. Là où les gens soi-disant normaux et responsables n'ont rien vu venir, eux seuls ont compris que le système était voué à la faillite à court terme. C'est l'histoire très hollywoodienne, mais vraie, de ces outsiders qui vont réussir à faire sauter le système en misant contre lui (Christian Bale, Steve Carrell, Brad Pitt et Ryan Gosling sont tous les quatre très bien dans leur rôles).

 

Hedge funds, titrisation, obligations adossées à des actifs, credit default swaps... Derrière ces termes cryptiques se cachent un ensemble de montages financiers tellement complexes que personne n'a anticipé la catastrophe qu'ils allaient engendrer, et que bien peu de gens, en réalité, comprennent. Le réalisateur nous montre comment ces produits toxiques ont permis à leurs vendeurs de s'enrichir indéfiniment et sans efforts, comme dans cette scène hilarante où deux jeunes commerciaux aux dents longues de Miami se vantent, tout sourire, d'avoir vendu cinq maisons et un appartement à une strip-teaseuse, ce qu'elle confirmera, tout en se déhanchant sur sa barre, à l'un des héros consterné ! De là cette crise, en somme : les banques ont cru qu'il serait possible de faire indéfiniment des prêts à des gens qui n'avaient pas les moyens de rembourser.

On apprendra aussi que les agences de notation vendent bel et bien leurs fameux label AAA, pour éviter que leurs clients n'aillent de l'autre côté de la rue voir le concurrent ; et on verra comment la paperasse et la bureaucratie, loin d'être les ennemies du capitalisme, en sont la conséquence inévitable et des auxiliaires précieuses (A ce sujet, voir les analyses de l'anthropologue David Graeber : "La bureaucratie permet au capitalisme de s'enrichir sans fin". Voir aussi les propositions de l'économiste Frédéric Lordon pour prévenir d'autres crises financières).

Grâce au film, on arrive donc à comprendre l'essentiel de cette mécanique extrêmement retorse des prêts et placements, grâce à un montage ludique et dynamique, dont on peut regretter qu'il devienne parfois aussi haché que celui d'un clip. Le fond est déjà assez dur à saisir sans qu'on ait besoin que le rythme soit frénétique !

The Big Short (Le casse du siècle)

Si Adam McKay a donné à son docu-fiction le ton de la comédie, l'intrigue en est pourtant tragique : il raconte comment cette moderne hybris de l'argent facile a fini par provoquer des milliers de milliards de dollars de pertes et la ruine de millions de gens. La plupart des responsables n'ont pas été inquiétés, et ce sont les contribuables, au bout du compte, qui ont dû éponger les dettes de ces banques. Du reste, les héros ne valent pas mieux : ils ont certes le mérite d'avoir été lucides et d'avoir voulu avertir les responsables que le pire arrivait, mais en misant contre le système, et en gagnant très gros le jour où l'inévitable se produit, ils se comportent eux aussi comme des financiers sans scrupules -l'excuse de l'ignorance ou de la bêtise en moins. Ils sont même pire que ceux qu'ils dénoncent, puisqu'ils ne font pas que participer à la la ruine de millions de gens : ils en tirent profit par-dessus le marché. Mais le plus beau est qu'il découvre qu'ils ne sont que des amateurs par rapports aux banques, qui ont fait la même chose qu'eux, en misant elles-mêmes contre leurs propres produits toxiques et qu'elles se sont donc enrichies alors même qu'elles précipitaient le pays dans la ruine ! Pile je gagne, face tu perds. C'est sans doute la morale déprimante de cette fable contemporaine : que dans l'univers de l'argent, les riches sont toujours gagnants et la morale toujours perdante.

The Big Short est une grande réussite. Après l'avoir vu, on serait donc tenté, à tout le moins, de retourner aux banques leur propre avertissement : "vérifiez vos capacités de financement avant de vous engager !"

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