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Shining

8 Février 2017, 14:45

(1980, de Stanley Kubrick)

(1980, de Stanley Kubrick)

Un couple et leur jeune fils Danny vont passer l'hiver dans une région reculée du Colorado, pour y garder un hôtel fermé en cette saison. Le directeur de l'établissement les avertit cependant que le précédent gardien a fini par devenir fou...

 

Shining est intéressant dans l'oeuvre de Kubrick, en ce qu'y apparaissent clairement ses plus grandes qualités ainsi que ses défauts récurrents. On y retrouve le thème de 2001, l'Odyssée de l'espace, celui de l'enfermement dans un espace gigantesque, tout comme un schéma d'opposition à trois acteurs, propre à "casser" une opposition binaire entre des héros et des méchants. Dans 2001 : HAL vs les astronautes vs l'espace. Ici : l'hôtel vs l'écrivain vs la femme et l'enfant.

 

Mais ce refus du binaire n'est pas sans inconvénient : c'est qu'on a bien plus de mal à prendre parti pour les héros, qui n'attirent guère la sympathie, ni dans 2001 ni dans Shining. C'est du reste un défaut récurrent des films de Kubrick : ses personnages sont trop froids, dénués de personnalité, ou ici déjà engagés sur la pente de la folie. Peut-on vraiment avoir de l'empathie pour Barry Lyndon ou pour Alex d'Orange mécanique ? Vouloir mettre en scène la déshumanisation de l'homme est une chose ; présenter des personnages déjà plus ou moins fantoches est en revanche un défaut, une incapacité à créer des personnages en chair et en os, donc crédibles. 

Ce qui est particulièrement dommageable pour un film d'horreur. En effet, dans ce genre, le spectateur est censé s'identifier à des personnages ordinaires confrontés à l'inconnu, au surnaturel. Et le coup de génie de Stephen King est d'avoir imaginé que la menace ne viendrait pas d'un monstre ou d'un tueur que le père de famille combattrait, mais du père lui-même. Seulement, la descente dans la folie du héros, écrivain raté et obsédé, n'est en l'occurrence pas très surprenante. On peut penser qu'elle a déjà commencé avant le début du film.

Avec ses sourcils coupant comme des ciseaux, ses yeux effilés, ses traits anguleux et sa mâchoire carnassière, Nicholson a déjà un air profondément malsain, et on comprend qu'il ait souvent joué des déséquilibrés, de Cinq pièces faciles (1970) aux Infiltrés (2006), en par le Joker dans Batman et bien d'autres. Quant à Shelley Duval, elle inspire plus la pitié qu'autre chose avec son air d'hystérique dépressive. Elle a dès le début une tête de victime : on peut être effrayé de ce qui lui arrive, mais guère ému. Resterait l'enfant, pour qui le spectateur pourrait avoir de l'empathie, mais là encore, sa capacité de perception "magique" le met à part. C'est finalement le personnage de Scatman Crothers qui peut nous être sympathique, mais son rôle est pour le moins réduit. 

Shining

En revanche, Kubrick avait indéniablement, depuis ses débuts comme photographe, un génie visuel et ce génie s'exprime pleinement dans Shining : la vague de sang dans le couloir, la femme de la chambre 237, les motifs tortueux des tapis de l'hôtel, la réception fantomatique dans le grand salon... Autant d'images "iconiques", qui existent presque indépendamment du film pour lesquelles elles ont été faites.

Certains fans, plus kubrickiens sans doute que Kubrick lui-même, ont essayé de prouver que l'architecture du bâtiment était physiquement impossible. C'est peut-être bien le cas, mais c'est à mon avis surenchérir sur la maniaquerie du réalisateur que de chercher jusqu'où va la cohérence -ou l'incohérence- de l'espace de l'hôtel, tout comme de chercher un sens à la révélation finale. Mon avis est que Kubrick a rajouté cette fin parce qu'elle était visuellement saisissante mais qu'il n'y a pas pensé du point de vue du scénario. C'est un peu comme s'il avait fait les choses à l'envers : il aurait tourné son film d'abord et aurait ensuite rajouté une intrigue au montage, pour lier ensemble ses plans. J'exagère sans doute, mais c'est un peu l'impression que le film donne. C'est pourquoi je ne vois pas bien l'intérêt de demander à tout prix des explications, alors que Kubrick ne s'en soucie guère. On pourrait lui reprocher de préférer l'ambiance à la cohérence de l'histoire, pourquoi pas, mais on ne peut pas faire comme s'il avait dissimulé le secret de tout le mystère de l'hôtel !

 

Le pire dans ce type de demande de cohérence à tout prix étant évidemment les adeptes du complot, qui veulent trouver dans le pull "Apollo 11" de Danny une preuve que Kubrick a bien réalisé le faux alunissage de 1969 ! C'est toujours le même genre d'incohérences avec les complotistes : le Complot aurait réussi à bidonner tout le voyage lunaire, à faire tourner dans le plus grand secret le film à Kubrick, sans que personne ne dévoile le pot-aux-roses ni qu'aucun historien n'ait le moindre doute. Mais par contre Kubrick aurait laissé traîner un énorme indice dans son film et les tout-puissants conspirateurs n'y auraient que du feu... A croire que le fameux oeil en haut de la pyramide illuminatie est sérieusement myope !

Malheureusement, il n'est pas étonnant que les films de Kubrick nourrissent ce genre de spéculations, puisqu'ils sont faits avec l'acharnement et la volonté de maîtrise totale que voudraient bien atteindre les conspirationnistes quand ils inventent -le talent en moins- leurs scénarios de séries Z d'hologrammes des attentats du 11-septembre ! Mais eux ne font pas la différence entre la fiction et la réalité.

Hélas pour les demandeurs d'explications, Kubrick était certainement maniaque de la construction visuelle de ses films, mais il pouvait faire des erreurs comme tout le monde. Kubrick pouvait retourner des dizaines de fois un simple plan de l'acteur noir sur son lit, ou de la scène de l'escalier, mais il a pourtant oublié de mettre le labyrinthe végétal devant l'hôtel au début du film, où il se trouve pourtant à la fin. Aurait-il poussé entre temps, en plein hiver ?... 

Même les pires maniaques se trompent, car à force de se concentrer sur un détail, ils oublient le reste. Kubrick a tendance à délaisser l'intrigue, à l'enlever même au maximum, comme c'est éminemment  le cas dans 2001 (j'avais essayé de défendre cette position dans ce billet). Sa réalisation peut être maîtrisée à la perfection (ou à l'excès, tant elle manque de spontanéité) sans qu'il y ait derrière un "message". Par exemple, Shining n'est pas un pamphlet sur le génocide des Indiens : ce massacre est évidemment à l'arrière-plan, puisqu'il est dit que l'hôtel est construit sur un cimetière Indien, mais ce n'est qu'un prétexte pour expliquer les événements surnaturels qui se produisent dans l'hôtel.

A tout prendre, Kubrick était même plus un photographe qu'un cinéaste et son but était de créer un choc visuel, pas de "dire" quelque chose au spectateur.

commentaires

Tietie007 02/03/2017 17:00

Un film que j'ai revu au cinéma, avec mes élèves, à l'Institut de l'Image à Aix-en-Provence et qui, cette fois-ci, m'a beaucoup plus, alors que ce ne fut pas le cas la première fois, à sa sortie.

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